Pas d’Honneur de Suero de Quiñones

 la tombée de la nuit du premier janvier de 1434, étaient réunis dans la grande salle du château de la Mota à Medina del Campo (Valladolid)- le roi Juan II de Castille, son épouse Doña Maria, le prince héritier Don Enrique, le Maître de l’Ordre de Santiago, le Connétable de Castille et un grand nombre de grands, de chevaliers et de clercs. Soudain, le chevalier Suero de Quiñones entra dans la salle, il portait au cou un anneau de métal – Neuf chevaliers l’accompagnaient, portant tous leurs armures.

Don Suero demanda au roi sa permission pour accomplir une promesse d’amour faite à sa dame, Doña Leonor de Tovar. Ce vœux consistait à porter tous les jeudis cet anneau métallique jusqu’à gagner sa libération de cette «prison» Dite libération consistait à garder la vie dans un geste de pas d’honneur – un rituel de combat individuel à cheval- et ensuite effectuer le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle.

Pour célébrer ce  geste d’honneur, Quiñones demandait au roi l’autorisation de prendre place sur un des lieux parmi les plus transités du royaume: le pont de Hospital de Orbigo (Leon), sur le Chemin de Saint Jacques— et en interdire le passage à tout chevalier voulant le traverser. Comme ces chevaliers voulant traverser seraient en grand nombre il avait pour l’appuyer les neuf autres compagnons chevaliers. Il prétendait réaliser ce haut fait durant tout un mois, les quinze jours avant et les quinze suivants le 25 juillet, jour de la fête de Saint Jacques.

Les dix chevaliers “prometteurs du pas d’honneur” présentèrent au roi un «chapitre» (les normes régissant cet acte) avec l’obligation de «rompre» un total de trois cents lances (casser les lances pendant le combat, désarçonner l’opposant ou le blesser) de tous les «chevaliers aventureux» qui se présenteraient. S’agissant d’un lieu très fréquenté et de dates importantes, le roi en discuta avec ses conseillers et finalement donna son autorisation. À la cour de Castille, comme dans toutes les autres cours médiévales, existait la charge de «Roi d’Armes» chargé d’enregistrer les hauts faits des chevaliers pour décider des prix ou des châtiments, ainsi que d’élaborer l’héraldique et organiser les tournois, Le roi chargea donc son Roi d’armes de transmettre les chapitres du défi de Don Suero aux autres cours royales (y compris celle du roi d’Aragon). La nouvelle eut tant de succès qu’elle parvint non seulement aux diverses cours d’Espagne, mais encore à une grande partie de celles d’Europe.

Les semaines précédant l’évènement, des charpentiers contactés par le père de Don Suero de Quiñones se mirent à couper des arbres, tailler des planches pour fabriques des tribunes pour le public et des passerelles pour les combats. On monta aussi 22 tentes de campagne pour héberger les chevaliers, officiers, écrivains, maréchaux ferrants, écuyers, tailleurs, armuriers, palefreniers…pour tous ceux qui pourraient être nécessaires.

Afin d’orienter les chevaliers aventureux la famille Quiñones plaça sur le pont San Marcos de la ville de León la statue d’un héraut montrant le chemin.

Un chevalier allemand et deux valenciens se présentèrent le 10 juillet 1434 pour participer. Tous les trois durent remettre leurs éperons gauches, qui devaient être exhibés sur un panneau jusqu’à la fin des combats. Une certaine tension s’établit entre les trois chevaliers car chacun voulait être le premier à participer, de plus ils voulaient tous trois lutter contre Suero et non pas  contre l’un de ses compagnons (car il étaient dix en tout) à participer à cette geste du pas d’armes.

Le chapitre huit des règles de la geste du Pas d’Armes stipulait très clairement que les chevaliers aventureux ne devaient pas savoir contre qui ils combattaient et ne devaient pas demander le nom de leur opposant avant la fin du combat. Les juges chargés de surveiller le pas d’honneur étaient des chevaliers chevronnés qui fixaient l’ordre des combats. Il était prévu que eux si, devaient dialoguer avec les soutenants pour savoir qui  luttait chaque fois.

Les règles des gestes d’honneur étaient  très strictes (pas comme dans nos spectacles sportifs actuels) et étaient appliquées d’une façon draconienne. Durant l’attaque de son seigneur, le page de l’un des chevaliers soutenant s’écria «Sus !, Sus !. Les juges s’en rendant compte ordonnèrent d’emprisonner le page et de lui couper la langue. Les chevaliers participants prièrent les juges de ne pas être aussi durs et d’adoucir la sentence, disant que l’émotion du spectacle avait dominé le page. Devant l’insistance des protagonistes de la Geste d’armes, les juges changèrent le châtiment par une bastonnade et un séjour en prison (ce qui priverait le page de la fin du spectacle). Vous pouvez penser que tout le reste du Pas d’honneur se fit dans le plus grand des silences.

La geste d’armes se réalisait selon un cérémonial fort stricte: Toute communication devait se faire par écrit, étant transmise par le roi d’armes et les hérauts qui circulaient entre les chevaliers et les juges. Tout devait être ratifié par le notaire du royaume selon la suite des évènements. Chaque journée commençait par une messe solennelle et s’achevait par un festin au quel participaient tous les chevaliers assistants. Ces normes si rigoureuses n’empêchaient pas des rivalités, ni que les chevaliers servants essayent d’utiliser à leur profit ces mêmes normes pour tenter d’éviter le combat avec les chevaliers de passage parmi les plus dangereux. D’autre part, ceux-ci, venus de loin dans le but d’accroire leur renommée voulaient tenter par tous les moyens de ridiculiser Suero de Quiñones et ses compagnons.

Un beau matin, les juges aperçurent deux dames dans les abords du pont, ce pourquoi ils mandèrent au roi d’armes et au héraut pour savoir si elles étaient nobles et si les accompagnait un chevalier qui pourrait prendre leur défense.- les règles du chapitre de la geste d’armes, exigeaient que toute dame noble voyageant à moins d’une demie lieue du pont devrait remettre sn gant droit si aucun chevalier ne luttait en leur faveur.- Elles répondirent que elles étaient nobles, en effet, mais que le chevalier qui les accompagnait n’était pas en mesures de combattre. Apprenant ceci, l’un des chevaliers aventureux qui attendait son tour pour entrer en lice se proposa pour être leur servant. Ce qui se fit, et chacune put ainsi récupérer son gant.

Les combats de la geste d’honneur se succédèrent jusqu’au 6 aout, quand Suero affronta le chevalier catalan Esberte de Claramente. Dans la neuvième lance, la lance de Suero atteignit son adversaire à l’œil droit qui fut éjecté hors du casque, le chevalier désarçonné mourant peu après, créant le problème de savoir où l’enterrer car l’église interdisant ce genre de spectacles, l’évêque de Astorga nia au mort une sépulture en terre consacrée. Il fut finalement enterré dans une chapelle non consacrée. Trois jours plus tard le geste d’armes s’achevait, sans que les 300 lances aient été rompues.

Les chevaliers attendant pour combattre étaient encore très nombreux car la convocation avait eu  grand succès, sans compter tous ceux qui arrivèrent une fois passé le temps légal fixé pour s’inscrire. Étant donné que Suarez et ses compagnons s’étaient rendus célèbres, les chevaliers de passage refusaient de partir, mais ils n’obtinrent pas gain de cause car Quiñones et ses compagnons, usèrent de tous les subterfuges possibles pour éviter de nouveaux combats: l’expérience leur  avait ôté toute envie de lutter contre ceux qui voulaient se faire connaître à leurs frais.

Don Suero réalisa son pèlerinage à Compostelle et en revint libre de sa «prison». Il épousa sa bien aimée, ils eurent deux enfants. Le fameux don Suero de Quiñones mourrait vingt deux ans plus tard, vilement assassiné par les hommes de Gutierre de Quijado, chevalier avec le quel il était en dispute.

Texto de Ignacio Suarez-Zuloaga e ilustraciones de Ximena Maier

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